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http://www.temoignagechretien.fr/journal/article.php?num=3221&categ=Croire

Comment parler de l’islam ?   par Jérôme Anciberro

Les faits
Plusieurs affaires présentées dans les médias comme relevant de la remise en cause du droit à la libre expression et concernant l’islam ont récemment relancé un débat déjà largement ouvert lors de la publication des fameuses « caricatures » de Mohammed. Parmi ces dernières affaires : les protestations contre le discours du pape à Ratisbonne, les menaces reçues par Robert Redeker, après la publication d’un texte virulent sur l’islam, l’annulation au Deutsche Oper de Berlin d’une représentation d’un opéra de Mozart dont la mise en scène aurait pu choquer, ou encore la suppression de festivités traditionnelles commémorant la reconquête chrétienne de la péninsule Ibérique dans deux villages espagnols.

L’analyse
Un texte comme celui qu’a publié Robert Redeker dans Le Figaro (19 septembre) n’aurait pas dépareillé dans la presse d’extrême droite, ou, à la rigueur, dans la presse satirique, où il aurait pu être pris pour un exercice de style parodique. Mais il a été publié dans un grand quotidien de la presse internationale, qui, nonobstant un positionnement politique marqué, est censé faire partie de la presse de référence. En d’autres termes, l’injure islamophobe a droit de cité dans la presse sérieuse et a le statut d’une « opinion » comme une autre. Ce n’est évidemment pas le cas de l’injure antisémite et, dans une moindre mesure, antichrétienne. Imagine-t-on une seconde Le Figaro publier une tribune stigmatisant on ne sait quel trait dont on trouverait la trace dans la Tora ou dans le Talmud et qui en tirerait des conclusions sur la nature (fourbe ? cruelle ? vénale ?) des juifs et du judaïsme ? Le responsable des pages "Débats" du Figaro laisserait-il passer un texte qui expliquerait sans rire que les chrétiens sont invités au cannibalisme généralisé par le rite de l’eucharistie ? C’est pourtant bien ce que dit Robert Redeker lorsqu’il mentionne le rite musulman de la lapidation de Satan à La Mecque qui « inscrit la violence comme un devoir sacré au cœur du croyant ». On se permet donc parfois avec l’islam ce qu’on ne se permettrait pas avec les autres religions. Par peur, par ignorance, par paresse, par racisme, peu importe. Le fait est là. Il faut en être conscient. Et les musulmans le sont. Les défenseurs du « monde libre » ont donc beau jeu de réclamer des musulmans l’acceptation d’un débat critique, raisonnable et apaisé, quand eux-mêmes s’avèrent incapables de distinguer l’injure et l’argumentation dans leur propre discours. Cette différence de traitement peut d’ailleurs s’exprimer à l’envers et devenir tout aussi catastrophique. Lorsque les responsables du Deutsche Oper décident d’annuler les représentations d’Idoménée, l’opéra de jeunesse de Mozart, parce qu’un détail de mise en scène – on y voit les têtes tranchées de plusieurs personnalités symbolisant des religions (Poséidon, Bouddha, Jésus et… Mohammed) – pourrait troubler les musulmans (lesquels ?), ils affirment par là-même leur acceptation de ce traitement différencié d’une population implicitement considérée comme incapable de prendre de la distance vis-à-vis d’une œuvre d’art. C’est aussi permettre à ceux qui, parmi les musulmans, visent à imposer un islam conservateur et borné, de s’affirmer publiquement comme les seuls véritables représentants de la communauté musulmane. La question n’est donc pas de savoir s’il convient de pratiquer l’autocensure ou la censure tout court vis-à-vis de l’islam. La liberté d’expression ne se négocie pas et aucune pensée, pratique ou religion ne peut prétendre échapper à cette règle, sauf à remettre en cause le principe même de la démocratie. Le problème est ailleurs : il s’agit de savoir si l’on est encore capable, d’un côté comme de l’autre, de distinguer le statut et la valeur des paroles et des gestes qui sont aujourd’hui posés autour de la religion, et particulièrement de l’islam. Les menaces de mort reçues par Robert Redeker pour défendre « l’islam insulté » relèvent ainsi du droit commun et ne sauraient être considérées comme une « réponse » à quoi que ce soit, quand bien même leurs auteurs (mais qui sont-ils ?) le penseraient. Inversement, le texte de Robert Redeker ne participe pas le moins du monde au débat démocratique, même s’il a été publié dans les pages "Débats" du Figaro. Accorder, ou non, le statut qui convient à la multitude de paroles et de gestes qui, mondialisation aidant, se répercutent sur toute la planète, c’est précisément le rôle de certaines institutions médiatrices, en l’occurrence religieuses et médiatiques. C’est parfois ce qu’elles font.

Tag(s) : #Islamophobie, #Redeker