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L'Humanité 4 février 2008

idées

Les spoliations antisémites et l’engrenage génocidaire

Pour la première fois, un ouvrage décrypte les mécanismes du vol légal et du pillage des biens des juifs au coeur du continent européen.

Spoliations et restitutions des biens juifs. Europe XXe siècle, sous la direction de Constantin Goschler, Philipp Ther et Claire Andrieu, Éditions Autrement, 2008, 416 pages, 23 euros.

Cet ouvrage collectif, d’un grand intérêt, tente un panorama de l’une des conséquences directes du déchaînement de la violence raciste et de l’extermination des juifs par les nazis et leurs complices en Europe : la spoliation des biens juifs, puis leur restitution - en deux cycles, restitution strictement matérielle de l’après-guerre et, à partir des années quatre-vingt-dix, logique de « réparation » prenant en compte, pour diverses raisons, d’autres dimensions du génocide. Apparaissent ainsi les points communs et des conditions spécifiques à travers le cas d’une quinzaine de pays.

De l’aryanisation « légale » (la France de Vichy) au pillage pur et simple, systématique en Europe orientale et en URSS, divers processus réalisent les spoliations. Les auteurs rappellent que leurs modalités et leur ampleur ne sont pas seulement liées aux ordres des nazis : elles dépendent pour beaucoup du mode de collaboration des gouvernements et des administrations avec l’occupant, de l’imprégnation et des formes de l’antisémitisme dans la société, de l’appât du gain des bénéficiaires (cf. entre autres le rôle des banques).

La question des restitutions occupe la place la plus importante de l’ouvrage. Dès janvier 1943, dix-huit États avaient invalidé les spoliations dans la déclaration interalliée de Londres.

La restitution ne se fit pas pour autant sans problème : tension entre principes d’indemnisation, collective ou individuelle, différences d’approche des organisations juives, tendance à exclure les juifs expatriés ou déchus de leur nationalité… Les oppositions furent nombreuses : en Allemagne de l’Ouest, hostilité initiale aux premières mesures imposées par les Alliés, jusqu’à la loi fédérale de 1957 qui règle partiellement la question ; partout, résistance des profiteurs de la spoliation (cf. notamment l’attitude des banques et l’exemple éloquent de la finance suisse) ; poids d’un antisémitisme persistant, dont la Pologne offre un exemple.

Dans les démocraties populaires, les procédures, au demeurant le plus souvent très timides, furent stoppées avec les nationalisations : la question, reposée dans les années quatre-vingt-dix, après la chute de ces régimes, est loin d’être résolue. La reconnaissance de la propriété privée fut certes un préalable à la restitution mais, constate l’ouvrage, le système libéral n’avait pas empêché le pillage et il ne suffit pas à garantir la restitution. Finalement, la réussite des restitutions fut très liée à une volonté politique affirmée : ce fut le cas en France, mais il est vrai que 75 % des juifs y ont échappé à la déportation et que, si la quasi-totalité des biens juifs y étaient sous séquestre, près de 60 % étaient encore à vendre à la Libération (contre, par exemple, 10 % aux Pays-Bas).

La conclusion interroge sur l’éventuel délai d’une prescription estimée inévitable, qui mettrait fin aux restitutions. Elle souligne surtout leurs liens avec la constitution d’une société civile, la possibilité de surmonter le passé, les conditions historiques, la conscience européenne du génocide. Important ouvrage, plein d’enseignements, même si, ici ou là, on ne partage pas entièrement tel point de vue.

Roger Bourderon, historien

Tag(s) : #Antisémitisme, #Mémoire seconde guerre mondiale